retour rue d.
j'avais peur, alors j'ai bu
trop d'amours simultanés, trop proches les uns des autres
tous présents
sac de nœuds
et l'une, qui ne va pas bien
et l'autre, dont j'ai tellement peur qu'elle ne m'aime plus
à force de finir mes nuits avec tous ses meilleurs amis
c'était idiot
aucune crainte à avoir
les nœuds se sont dénoués d'eux mêmes
tout naturellement
reste un amour, peut-être vrai
et d'autres liens, différents et forts
juste faire la distinction entre aimer et aimer
relations clarifiées
p. n'a plus peur
de moi
et de cet amour impossible et mort-né
il me donne son numéro de fixe
l'une semble avoir trouvé une solution
l'autre ne m'a pas gommée de sa vie
soirée magique, surement
peu de souvenirs
trop d'alcool
finir couchée sur le bord du trottoir
vomir à gros bouillons dans le caniveau
même pas honte
plutôt rassurée, même
d'avoir encore des limites
de pouvoir encore être malade
drôle, plutôt, cet état
où tu ne peux plus bouger, plus parler
même pas ouvrir les yeux
mais tout entendre, tout comprendre de ce qui se passe autour
tous ces passants qui se soucient de moi
- elle va bien ?
- vous la connaissez ?
- donnez-lui une couverture !
puis les voix et les présences rassurantes de ceux que j'aime
f. dont j'ai fait la connaissance deux heures plus tôt, qui me fourre des tics-tacs dans la bouche
- il lui faut du sucre !
puis, les deux hommes à qui j'avais peur de faire mal
qui viennent ensemble à ma rescousse
me portant soutenant chacun par un bras
pour me raccompagner
malade, peut-être
mais consciente
et heureuse, un peu
la tension est retombée
elle n'existait que dans ma tête
je n'ai perdu personne
certains arrivent à m'aimer tout entière
avec mes défauts
plus tard, c. me dira très joliment :
- c'est idiot de vouloir changer les gens, parce qu'une personne, c'est un tout... et essayer de supprimer ce qu'on peut voir comme un défaut, c'est vouloir changer ce tout, et si ce tout change, c'est la personne qu'on aime qui n'existe plus...
tu t'assois là, devant chez s., un peu fatiguée encore de la nuit précédente
y. parle d'odette, qu'il a rencontrée, puis invitée à nous rejoindre en allant acheter à boire
-
vous allez faire la fête ? c'est bien ! moi aussi, j'aimais bien ça...
une fois, j'ai fait la fête, ça a duré dix jours, elle a raconté les
yeux brillants, c'était pour la libération...
il y a h., lumineuse,
qui parle de son film, de son pays, avec un accent québécois tellement
prononcé qu'on pourrait croire que c'est une blague... petit frisson de
plaisir, chaque fois qu'elle dit "tabernacle" ou "christ"...
les habitants des squats environnants, qui viennent dire bonjour, passer un moment...
c. qui revient avec son nouvel appareil, tu ne l'as jamais vu si gai
il y a les gens du quartier, les passants, qui s'arrêtent, échangent quelques mots, partagent un verre...
mamie, qui vient parler, qui s'assoit avec nous, sur le trottoir
- là-haut, j'ai laissé la télé allumée, mais ici, c'est mieux, on a pas besoin de rester le regard fixe, on vous voit bouger...
puis
qui retourne chez elle nous chercher des fraises à la fleur d'oranger,
et qui donne la becquée à chacun avec sa vieille cuillère :
- j'espère que vous êtes vaccinés !
et cette sorte d'intimité nouvelle, amants alcoolisés d'une aurore périmée, il te touche, t'ébouriffe les cheveux, te sourit...
une
femme dans chaque port pour lui, des marins de passage pour toi,
t'aimes bien l'idée, et t'aimerais bien approfondir quand même, de
temps en temps...
y. prend sa guitare, se met à chanter... tiens, tu commences à connaitre ses textes par coeur...
une
famille s'arrête... quelqu'un trouve une chaise pour la grosse dame,
une gamelle d'eau pour le gros chien, la petite fille applaudit à tout
rompre à la fin des chansons, malgré - ou plus vraisemblablement à
cause - des gros mots...
une fille passe, il n'y a plus de musique,
quelqu'un l'invite pour rire à danser un slow... elle scotche tout le
monde en acceptant, y. enchaine à la guitare, elle s'en va à la fin de
la danse, dans un sourire...
"noter : l'invitation au slow sur pavés" rigole le garçon aux cheveux longs, dans son rôle de dragueur malheureux
les
filles d'un bar du coin apportent une assiette de merveilles, une
corbeille de pain parfumé et une petite bouteille... c'est délicieux,
rien qu'à regarder...
il y a a., rayonnante, qui parle de la
marionnette qu'elle a créée... avec son joli petit accent, elle nous
raconte la vie de monica, qui doit arriver plus tard, quelqu'un viendra
la raccompagner...
puis, les pompiers, camions rouges et casques
rutilants... ça faisait un moment, aussi, que ça sentait bizarre...
voisins en robe de chambre sur le trottoir, rien de trop grave
apparemment...lumières bleues clignotantes, on flotte, on est bien...
plus
tard arrive monica la marionette... y. improvise une chanson, monica
danse, s'exprime par gestes, et c'est magique... la chanson finit, bien
sûr, par un baiser...
un joli garçon te dit :
- tu m'as impressionnée, t'es restée zen toute la soirée...
- oui, ça arrive, il y a des jours où je suis calme
rester un peu en retrait, parfois, c'est bien aussi... juste profiter de ce qui se passe autour...
plus tard encore, tu finis par rentrer... il t'embrasse un peu serré, tu lui dis :
- j'en veux encore, tu sais...
- encore et toujours ? dans un sourire
- toujours, je ne crois pas, non... mais encore, oui !
- ce soir, il faut quand même que je rentre, mais...
il te donne son numéro, prend le tien... peut-être, plus tard, parfois...
jolie soirée.
apaisante.
je lui parle de la barrière
basculer dans la marge
me rapprocher
d'eux
la barrière n'est pas que dans ma tête
quand il était de l'autre côté,
les gens normés
les gens comme moi
étaient des martiens pour lui
il dit :
c'est le monde dont tu rêves
ne l'abandonne pas
oui mais...
loyer, manger... donc travailler...
alors
rêver... seulement rêver...
ceux de la nuit sont fatigués
je rentre tôt
mais je suis saoûle, et c'est bon
la féline, juste pour voir
le barman me dit que c'est pas beau de réclamer
il paye quand même sa tournée
une mauresque au lieu de mon pastis
je râle un peu, juste pour la forme
mais je vais pas rechigner
y. le tatoué me demande :
il te plait, le mec, là-bas ? je te l'amène, si tu veux
non, pas envie, j'arrête les conneries
il sort sa dent déracinée de sa poche et s'en sert de médiator
ses gros doigts
la bague qu'il porte à l'auriculaire est trop large pour mon pouce
p. est parti
- je t'attendrai, tu sais
- arrête tes salades
- je sais, je suis "sécurisée", pas toi, on est pas du même monde, barrière, blablabla...
- j'ai dit des conneries l'autre soir
- non, t'as rien dit de tel... c'est moi qui ai réalisé...
envie de basculer, parfois
de briser la barrière
rejoindre son univers
sursaut
se raccrocher aux branches de la norme
je prends le métro pour rentrer.