tranche de vie
- mais pourquoi i pleure, monsieur croque ?
le problème, quand tu as un boulot passionnant, c'est que tu t'y investis
sans compter
corps et âme
tu
as du mal à penser à autre chose qu'à miss poussin, aux gros câlins que
tom veut te faire, à la façon de rendre le sourire à aboubakar, à
comment éviter les caprices de f., à comment faire pour que bintou
t'adresse vraiment la parole, à apprendre à chuchoter à naomie... à
comment les aider à grandir, en somme...
et comme tout cela est un échange, tu finis par les comprendre, et par avoir toi aussi trois ans, dans ta tête
mais ton corps ne suit plus...
dos bloqué, sciatique, mal partout... épuisée...
tu retournes voir ton sexy docteur pour la troisième fois de la semaine
il
s'inquiète plus de ta toux - "épouvantable", il écrit sur son pc - que
du reste... il aimerait t'empêcher de fumer, il te menace de t'attacher
sur sa table d'examen... il est 21h, tu dois être sa dernière patiente,
ça te laisse un peu rêveuse...
... tu lui demandes si les médocs
sont compatibles avec l'alcool (c'est le week-end, après tout), il est
pas très chaud, tu ne lui demandes pas si le sexe est compatible avec
cette infection urinaire interminable, tu préfères ne pas savoir...
tu rentres
dormir ou passer des coups de fil à la recherche de compagnons de sortie ?
tu
hésites encore quand tu reçois un sms... tu souris, c'est une
surprise... "je suis avec des hallucinés, ne dis pas comment on s'est
rencontrés..." on se retrouve un quart d'heure plus tard, deux stations
vers l'est...
le rendez-vous était sur le quai, apparemment, mais il
a oublié de le dire à ses acolytes qui bataillent avec les portes pour
redescendre de la rame...
il a la lèvre qui remonte sur ses dents du
haut. tic révélateur : tu sais qu'il est déjà saoul. crotte, il va
encore essayer de te faire croire qu'il est vraiment détestable. les
hallucinés sont deux. trop jeunes. et ils ricanent.
tu as la vague idée de faire demi-tour immédiatement, mais tu restes, pour voir...
et
tout est bizarre, à la limite du désagréable... le plus grand passe son
temps à te dire que tu es belle, tu prends ça comme une insulte, tu
détestes ça, c'est lourdingue et c'est faux et tu le casses
systématiquement, sans même essayer d'être drôle tellement il te
fatigue, alors il ajoute qu'il aime les femmes qui ont du caractère...
quel connard !
heureusement la musique est si forte que tu n'entends
pas le quart de ce qui se dit...
et malgré l'avis de la médecine,
tu bois une pinte ou deux, tu sens très vite que c'est trop, mauvaise
cuite, tu es quand même contente de voir j., comme chaque fois, tu lui
dis que tu l'aimes, et que tu te demandes pourquoi... mais tu regrettes
quand même de ne pas l'avoir vu un peu avant, avant la lèvre qui
remonte sur les dents du haut...
plus tard, brouillard
il y a b., gay cuir-moustaches, mais sans cuir, que tu rencontres sur le trottoir et avec qui tu parles de cul...
à
un moment, vous avez marché, tu es chez c., tu as ramené j. ... tu te
demandes un peu ce qu'il fait là... peut-être tu voulais lui présenter
ton clan... mais y. dort, m. est reparti, p. n'est pas rentrée, r. a fermé sa porte, t.
a disparu depuis quelques jours... il ne reste que ton homme, le
plafond tourne, tu veux dormir et tout te semble incongru...
plus tard, tu vomis à gros bouillons
plus tard, tu réveilles c.
au matin, tu vomis encore...
et tu te demandes, question obsédante, si le sperme avalé fait partie du magma dans la cuvette...